Comment les charognards survivent en hiver

Le billet d’aujourd’hui a été rédigé par Anna Scuhr, naturaliste au parc provincial du Lac-Supérieur.

L’arrivée de la neige et de la glace transforme le paysage accidenté du parc provincial du Lac-Supérieur en un lieu d’une beauté extraordinaire, mais néanmoins inhospitalier.

Pendant la saison froide, il peut s’accumuler jusqu’à six pieds de neige dans l’intérieur du parc. Cela rend plus difficile pratiquement chaque aspect de la vie des animaux.

Les hivers du Nord mettent véritablement à l’épreuve la forme physique des animaux. Voyons ce qu’ils font pour survivre à nos longs et rigoureux hivers.

Une féerie hivernale

Snowshoe tracks in the forest

Les animaux ont des stratégies d’une diversité étonnante pour survivre à cette rude saison.

Beaucoup d’oiseaux migrent vers le sud et des climats plus chauds pour échapper complètement aux conditions difficiles. D’autres animaux se mettent à l’abri et ralentissent leur métabolisme pour hiberner jusqu’à l’arrivée du printemps. Les animaux actifs en hiver doivent être rusés et ingénieux pour endurer cette longue saison froide.

Certains, tels l’Écureuil roux et le Mésangeai du Canada, entreposent de la nourriture dans des caches avant l’arrivée de la neige. D’autres, étonnamment, continuent à fouiller à la recherche de nourriture en dépit de la glace et de la neige.

Le Lièvre d’Amérique broute les branches de conifères et réussit à se maintenir à la surface de la neige grâce à ses grands pieds sur lesquels se répartit son poids. L’Orignal patauge dans la neige avec ses longues pattes, et nourrit, chose tout à fait remarquable, son énorme corps de simples brindilles.

Puis il y a les prédateurs. Ces chasseurs doivent se trouver des proies animales pour survivre.

Chasseur et proie

Red Fox in the snow

Les chasseurs humains d’aujourd’hui exploitent le gibier sauvage de la forêt, mais ils n’ont pas à s’inquiéter s’ils rentrent chez eux les mains vides.

Nous avons la chance d’avoir des épiceries qui offrent tout ce qu’il nous faut pour nous nourrir. Ce n’est pas le cas des prédateurs de la forêt.

Les animaux qui vivent ici se sont adaptés pour devenir des chasseurs habiles, même dans une neige épaisse. Toutefois, les proies sont beaucoup plus difficiles à localiser et à capturer.

Chasser dans la neige consomme également davantage d’énergie. Conserver l’énergie est essentiel pour l’animal sauvage, particulièrement lorsqu’il ignore quand il trouvera son prochain repas.

Beaucoup de gens pensent que ce type de chasse est le fait se spécialistes tels que l’Urubu à tête rouge. En fait, un nombre étonnant de prédateurs deviennent des charognards quand l’occasion se présente.

C’est particulièrement vrai en hiver, lorsqu’ils subissent un stress alimentaire considérable.

Ne pas gaspiller pour ne pas manquer

Red squirrel in the winter

En dépit de leurs adaptations impressionnantes, l’hiver est une saison difficile pour tous les animaux.

Leur corps a besoin de davantage d’énergie pour se mouvoir dans la neige et rester chaud, mais les aliments sont plus difficiles à obtenir. La brutale réalité de l’hiver canadien est que beaucoup des animaux plus faibles ne survivent pas, et que la sous-alimentation est relativement courante.

En novembre 2011, le personnel du parc a trouvé les restes d’un orignal tué par des chasseurs humains. Le personnel a décidé d’installer un appareil photo pour observer ce qui arrive au corps de ces animaux après leur mort.

On espérait que cet appareil photo de chasse nous permettrait de voir quelques-uns des animaux qui viendraient se nourrir de la carcasse. Nous n’avons pas été déçus!

En quelques jours à peine, l’appareil a photographié pas moins de sept espèces différentes attirées par la carcasse!

Charognards, unissez-vous!

Pine marten approaches moose carcass
Une Martre d’Amérique renifle le cadavre d’un Orignal

Une Martre d’Amérique a été le premier animal photographié par l’appareil, ayant réussi grâce à son odorat à détecter la carcasse d’Orignal recouverte de neige.

Petits rongeurs terricoles, ces Mustélidés préfèrent chasser. Ces animaux sont parmi les moins affectés par une épaisse couche de neige. Celle-ci les protège du froid et des prédateurs.

L’hiver, la Martre d’Amérique cherche souvent des proies dans des espaces recouverts de neige, sous des débris en bois. Ici, on la voit dévorer des morceaux de viande plutôt substantiels, ce qui est impressionnant si l’on songe que l’orignal est au moins en partie congelé.

Hawk picks at the moose carcass
Une Buse pattue visite la carcasse

Le lendemain, une Buse pattue découvre la carcasse, qui est maintenant partiellement exposée.

La buse ne s’attarde pas, trouvant peut-être la viande trop gelée à son goût.

En hiver, ces carcasses doivent être consommées rapidement, avant que la chair gèle entièrement – généralement en 12 à 48 heures.

Ravens and eagles eat the Moose carcass

Un  groupe de Grands Corbeaux arrive ensuite pour se régaler. Ayant découvert une carcasse, ils exhibent un comportement plutôt intéressant. Les jeunes corbeaux sans partenaire crient pour attirer au festin d’autres individus de leur groupe d’âge.

Cela semble étonnamment généreux, jusqu’à ce qu’on réalise que pour les jeunes corbeaux ce banquet est également une occasion de rencontre de célibataires. C’est une possibilité de se faire valoir dans l’espoir de trouver un partenaire. Pour leur part, les couples de corbeaux du coin dégustent tranquillement leur repas sans trop attirer l’attention.

Bientôt, quelques Pygargues à tête blanche se présentent et on peut voir une hiérarchie se constituer. Les pygargues sont d’abord plutôt agressifs et possessifs, mais ils ne tardent pas à se calmer et à laisser les corbeaux effrontés manger à leurs côtés.

A fisher visits the moose corpse
Un Pécan passait par-là

Plusieurs jours plus tard, l’appareil photo est déclenché par un Pécan examinant les rares vestiges de la chasse.

Le Pécan, dont le nom anglais (fisher) est trompeur, ne mange en fait pas de poisson. Il chasse avant tout le lièvre, l’écureuil, la souris, le campagnol et la musaraigne. À l’occasion, il fait sa proie d’oiseaux, et il est l’un des rares prédateurs capables de tuer un porc-épic.

Comme la plupart des carnivores, il mange volontiers une charogne s’il en rencontre une sur son chemin.

Red Fox walks by the carcass
Renard roux

Un Renard roux est apparu sur la scène le lendemain. Cet animal est avant tout un chasseur solitaire et il est très opportuniste.

Wolf eats the Moose carcass

Quelques jours plus tard, un Loup gris fait son apparition. Les loups sont des animaux vivant en meutes qui chassent en groupes des ongulés tels que l’orignal. Cependant, un tiers de leur régime alimentaire est constitué de petits mammifères comme le castor, le lièvre, l’écureuil et la souris. Cet individu ne compte vraiment pas laisser tomber un goûter gratuit.

Chose ironique, lors des années douces, quand la mortalité est faible l’hiver, le loup joue un rôle essentiel pour la survie d’autres charognards. Lorsqu’ils abandonnent leurs prises une fois qu’ils sont rassasiés, les restes constituent un festin pour d’autres charognards locaux.

Au printemps, insectes et rongeurs dévoreront finalement le squelette entier. Si vous tombez sur un os ou un andouiller dans la forêt, vous serez peut-être témoin  de leur grignotage.

La vie après la mort

L’observation de charognards consommant une carcasse est non seulement une occasion passionnante d’être témoin d’un comportement animal intéressant, mais également une possibilité de méditer sur la résilience et l’interconnexion des êtres vivants.

Dans la nature, la mort, même celle d’une créature aussi majestueuse que l’orignal, n’est pas un motif de deuil, mais une célébration de la vie. Les nutriments qui constituaient le corps feront vivre d’autres animaux, adoptant d’innombrables autres formes au fil du temps.

Les habitudes des charognards peuvent être horribles, mais elles nous rappellent que nous faisons aussi partie de la magnifique toile de la vie.