Science
La couleuvre obscure
"Aidez-la à vivre sa vie "
Grande et noire, mais pas méchante
Combien mesure le plus long serpent du Canada ? Adultes, la plupart des spécimens font 1 m 50 à 1 m 80 de long. Une couleuvre obscure de taille plutôt courte ferait la largeur d'un grand lit double, alors qu'un spécimen plutôt long en ferait la longueur. Un mètre de moins, cependant, que le record de longueur d'une couleuvre obscure qui, raide, atteignait 2 m 57 (environ 8½ pieds).
Donc, quelle que soit la perspective, une couleuvre obscure adulte est un long serpent. Et pour la plupart d'entre nous, quelle que soit l'espèce de serpent, cet animal est intimidant surtout s'il est grand. Si leur taille est impressionnante, les couleuvres obscures sont inoffensives - à moins d'être un tamia ou un petit oiseau. Et elles ne sont pas venimeuses. L'écureuil gris est la plus grosse créature que la couleuvre obscure est capable de subjuguer.
Les couleuvres obscures ne sont pas agressives, mais si elles se sentent harcelées ou menacées elles sont capables d'attaquer; elles font souvent vibrer l'extrémité de leur queue contre des feuilles mortes pour imiter le serpent à sonnettes. Même si la couleuvre obscure se fait passer pour un serpent à sonnettes, il y a peu de chances que l'on se trompe sur sa véritable identité. Ces deux espèces de serpents ne se ressemblent pas du tout, et il est très peu probable de rencontrer un serpent à sonnettes dans l'habitat ontarien de la couleuvre obscure.
Contrairement à leur nom, toutes les couleuvres obscures ne sont pas uniformément noires. Si la plupart des adultes sont d'un noir brillant ponctué d'un menton et d'une gorge blanche ou ivoire, bien des spécimens retiennent les traces de leur coloration et de leur motif de jeunesse. Elles se distinguent par de légères taches brunes irrégulières sur le dos et les flancs, et leurs écailles sont parfois bordées de blanc. Entre les écailles, la peau de la couleuvre obscure peut prendre les tons de jaune, rouge, blanc, vert et brun, donnant à certains spécimens un aspect très coloré. En général, elles ont le ventre uni et cette couleur peut aller du blanc crème jusque pratiquement au noir en passant même par l'orange. On pend parfois la couleuvre obscure adulte pour un grand serpent d'eau femelle, un couleuvre rayée ou une couleuvre renardine. Les jeunes couleuvres obscures sont d'apparence gris pale avec sur le dos et les flancs des motifs irréguliers tachetés allant du marron au noir. Ce motif s'assombrit et disparaît avec l'âge. On prend souvent les spécimens jeunes pour de jeunes serpents d'eau, des couleuvres tachetées ou des couleuvres renardines.
Inoffensives - mais sans abri
Le plus grand serpent du Canada ne se trouve que dans deux régions distinctes de l'Ontario - la région de la forêt carolinienne, s'étendant le long de la rive du nord du lac Érié jusqu'au sud-ouest de l'Ontario, et la région de l'axe de Frontenac au sud-est de l'Ontario. Dans ces zones, la couleuvre obscure est à la périphérie de l'aire d'habitat de l'espèce, alors que l'axe de Frontenac représente la limite septentrionale.
De leur habitat dans l'est des États-Unis, les couleuvres obscures se sont déplacées vers le nord avec la retraite des glaciers. Par conséquent, ces régions de l'Ontario constituent leur habitat depuis environ 7 000 ans.
Selon les écrits historiques, avant l'arrivée des Européens, la couleuvre obscure vivait dans la presque totalité du territoire de la forêt carolinienne. Or, depuis 200 ans, le couvert de la forêt carolinienne a été réduit à des superficies dont la plupart font moins de trois hectares. Dans cette région, la population de la couleuvre obscure a été fragmentée tout autant que la forêt. La couleuvre obscure vit maintenant dans quelques petits groupes isolés.
Les serpents de l'axe de Frontenac sont confinés dans un territoire d'environ 5 000 kilomètres carrés. Cette zone comprend une petite partie de l'État de New York, dans lequel l'axe s'étend. Le prochain groupe de couleuvres obscures vit à 120 kilomètres au sud, près de Syracuse (New York).
En Ontario, les populations de couleuvre obscure sont isolées les unes des autres et de celles des États-Unis. Étant donné que ces spécimens ne peuvent pas fréquenter les populations du sud, ils sont particulièrement sensibles aux pressions exercées par les pertes incessantes de leur habitat et sa dégradation.
La perte et la fragmentation de l'habitat de la couleuvre obscure ont probablement réduit de 75 pour cent la répartition géographique de cette espèce en Ontario. Si la plupart de cette réduction a été recensée dans la région carolinienne, on constate aussi une contraction importante de l'aire de répartition de la population dans la région de l'axe de Frontenac.
La présence accrue de routes parcourant l'aire de répartition de la couleuvre obscure et l'augmentation incessante du trafic sur celles-ci sont de mauvais augure pour l'avenir de cette population. La couleuvre obscure n'atteint sa maturité sexuelle qu'à l'âge de 9 ou 10 ans. Donc, pour arriver à se reproduire, la couleuvre obscure doit non seulement vaincre ses prédateurs naturels pendant une décennie, mais elle doit aussi éviter les accidents mortels de la route et les collectionneurs de serpent.
En 1998, la couleuvre obscure a été déclarée espèce menacée au Canada. Cette désignation
signifie que la population est susceptible d'être en voie de disparition dans notre pays si ses facteurs de risque ne sont pas éliminés. Si ce patrimoine datant de 7 000 ans au Canada doit survivre, nous devons explorer les origines très anciennes et - fausses - de la relation entre les humains et les serpents.
Ne les laissons pas disparaître dans le silence
Les perspectives de la couleuvre obscure en Ontario ressemblent étrangement à celles des espèces sauvages du monde entier. Plus en plus d'espèces sont confinées dans des restes fragmentés de leur ancienne aire de répartition; la dégradation de l'habitat est le principal problème auxquels font face tous les groupes de vertébrés.
Environ une espèce de vertébrés sur quatre est soit condamnée à de petites populations disséminées, soit en grave déclin, soit menacée d'extinction. Selon la plupart des biologistes, nous assistons présentement à l'une des plus importantes ères de grandes extinctions de masse de l'histoire géologique. Si toutes les autres étaient attribuables à des phénomènes naturels, celle-ci est unique parce qu'une seule espèce en est la cause: homo sapiens. Cette distinction peu honorable nous appartient.
Il n'est pas trop tard pour éviter l'effondrement de notre monde vivant. La seule façon d'éviter le spectre de l'extinction massive est de se concentrer sur une difficulté à la fois - comme la survie de la couleuvre obscure au Canada - et de lui attacher une importance vitale.
"Aidez-la à vivre sa vie "
Partager l'habitat de la couleuvre obscure
Certains d'entre nous sommes des résidents permanents dans l'aire de répartition de la couleuvre obscure; alors que d'autres ont une présence saisonnière ou passagère. Voici la liste des mesures que nous pouvons prendre pour partager activement l'habitat de la couleuvre obscure.
o Envisager de soutenir ou de participer à titre bénévole à des projets visant la couleuvre obscure organisés par un parc provincial ou national, comme par exemple l'initiative « Adoptez un serpent » coordonnée par l'association Friends of Murphys Point and Friends of Charleston Lake Provincial Parks.
o Rouler plus lentement et devenir plus observateur au printemps et en automne quand la couleuvre obscure est la plus susceptible de se dorer au soleil sur la chaussée. À d'autres saisons, la couleuvre obscure emprunte la chaussée tout simplement pour la traverser. Alors, prudence !
o Laisser intacts les arbres morts ou creux car la couleuvre obscure peut s'y reposer, s'y muer (changer de peau) et y pondre ses oeufs. Ces arbres sont aussi utiles à d'autres espèces sauvages.
o Laisser intacts les arbres tombés et les débris de bois ayant des cavités pourries vu leur importance en tant que site pour la ponte des oeufs.
o Faire une pile de compost qui servira éventuellement de site pour la ponte des oeufs. Ne pas la manipuler en juillet et en août car les ufs sont fragiles.
o Laisser intacts les hibernacules (abris d'hiver) et leurs environs.
o Monter de petites piles de broussailles sur le terrain. Ces endroits de secours où les serpents peuvent s'abriter de leurs prédateurs constituent aussi une source de proies.
o Et surtout, laisser les couleuvres obscures vivre leur vie!
Initiatives de rétablissement
En 1999, le ministère des Richesses naturelles (MRN) a constitué l'Équipe de rétablissement de la couleuvre obscure. Celle-ci consiste en un groupe dévoué de spécialistes du MRN, de Parcs Ontario, de Parcs Canada et d'Environnement Canada - ainsi que de chercheurs universitaires des États-Unis et du Canada, et de délégués non gouvernementaux.
Leur but général est de veiller à ce que la couleuvre obscure demeure une composante de la biodiversité du Canada. À cette fin, l'équipe a mis au point une stratégie de rétablissement et mis en place un plan d'action. L'équipe s'est fixé des buts à moyen terme, distincts pour chacune des deux régions de population. Pour l'axe de Frontenac, le but consiste à maintenir la répartition actuelle et la connectivité entre les populations, sans enregistrer de déclin du nombre de spécimens. Pour la région carolinienne, on vise à atteindre l'autonomie des populations, sans déclin du nombre de spécimens. On vise aussi à rétablir la connectivité, soit le passage des gènes, entre les populations qui, pour l'heure, sont isolées.
L'équipe de rétablissement tentera de coordonner ses activités avec les initiatives de conservation du paysage telles que le projet « Algonquin to Adirondacks (A2A) » et le projet canadien de la forêt carolinienne intitulé "Big Picture Project".
Traduction tirée de la brochure intitulée « The Black Rat Snake, Live & Let Slither », Ministère des Richesses naturelles de l'Ontario, 2001.
Superviseur du projet : Chris Burns, Ministère des Richesses naturelles de l'Ontario
Rédaction : Leslie Work
Coordination du projet et conception graphique : Gareth Lind, Lind Design
Illustrations : Nick Craine
Éditeurs scientifiques : Gabriel Blouin-Demers et Shaun Thompson
Photographies : Gabriel Blouin-Demers et gracieuseté du parc provincial Charleston Lake
et du ministère des Richesses naturelles de l'Ontario
Remerciements à Rob McAleer, Lithosphere Press
Merci aux organismes Friends of Charleston Lake Provincial Park et Lanark
County Stewardship Council pour leur aide au financement de ce projet.
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